4ème moment
« A la recherche de
l’équilibre »
En décidant de
raconter l’ensemble de
l’aventure qui nous
emmenait vers notre
premier ultra, au sein
de 4 moments distincts
et successifs,
j’avais, voilà
quelques mois, décidé
d’intituler le 4ème
moment,
le récit de la
compétition
« A la recherche de
l’équilibre ».
Aujourd’hui, après
l’épreuve,
je mesure combien ce
titre était juste et
approprié.
L’ultra est bien une
question d’équilibre,
d’équilibre entre son
mental et son corps,
entre sa douleur et sa
joie, entre son envie
d’avancer et son envie
d’abréger sa
souffrance, entre ses
forces et ses
faiblesses, entre ses
doutes et ses
certitudes.
Dès qu’un déséquilibre
s’installe, la
progression devient
difficile, voire
impossible.
« Equilibre »,
le maître-mot de
l’ultra.
Mais l’ultra, c’est
aussi la découverte
d’un monde intérieur
magnifique où se
côtoient, l’espace de
quelques heures, votre
passé auquel vous
repensez à certains
instants, le présent
que vous vivez de
façon intense et
l’avenir que vous
imaginez encore plus
grand au gré des
rencontres, au gré des
chemins ou au gré des
sensations.
Dans un moment de
grande facilité, je me
suis revu au marathon
de Nantes, lors de mon
record, il y a bien
des années, où au
15ème km à plus de 15
km/h, j’étais parti
tout seul tellement
cela me paraissait
facile, tellement je
me sentais bien que
les images et les
sensations sont
restées imprégnées
dans mon corps et dans
mon esprit. A un autre
moment, en pleine
attaque pour distancer
un autre coureur,
j’étais présent ici et
maintenant, concentré
sur le chemin, sur ma
foulée, sur mon
rythme, à visionner la
bonne trajectoire mais
en ne voyant que les
pièges, quelques
mètres devant mes
pieds. Tout le reste,
l’environnement avait
disparu. Il me reste
dans les yeux que le
chemin qui défile
comme à un cheval à
qui on aurait mis des
œillères.
A un autre moment, je
me surprends à
regarder l’immensité
du Golfe, la beauté
magique des lieux au
lever du soleil avec
une sensation de
plénitude et de
bien-être. Content
d’être là. Content de
se sentir vivant au
milieu d’un monde,
quoiqu’on en dise,
d’une grande beauté.
Et puis, ce moment
important, où j’ai
décidé d’arrêter le
bip de mon cardio pour
ne plus écouter que
mes sensations. J’ai
repensé à ce moment,
où seul, j’avais dû
prendre à l’autre bout
du monde, en Chine, la
décision de remettre
l’ouvrage à zéro après
une erreur
d’implantation, et
sauver quelques jours
plus tard une médaille
de bronze mondiale qui
semblait perdue.
A chaque instant dans
le doute, il faut
décider, mesurer le
risque et décider pour
ne pas avoir de
regrets.
Des choix cruciaux à
des moments
particuliers qui font
une vie, qui font une
course, qui font juste
faire un pas, mais un
pas de plus.
A d’autres moments,
sans le vouloir, on se
surprend à penser, à
rêver à d’autres
épopées pour que
celle-ci ne finisse
pas.
Le combat n’aurait-il
pas été assez grand
pour espérer comme un
conquérant, un autre
combat encore plus
dur, encore plus
grand, pour le simple
fait de se découvrir
encore un peu plus.
L’ultra, j’ai aimé.
L’ultra raid du golfe,
j’ai aimé. Ce n’est
plus seulement de la
course à pied, c’est
une philosophie. Une
façon de penser.
J’ai beaucoup appris
lors de la préparation
et lors de ce raid et
cela m’a surtout donné
l’envie d’apprendre
encore, d’aller
chercher plus loin, ce
qu’au fond de moi,
j’espère ne jamais
trouver, car alors
s’arrêtera la quête.
Et c’est justement
cette quête qui
m’enrichi.
En 6 mois, je suis
devenu un autre
coureur. Il y aura un
avant ultra raid et un
après. L’ultra te
façonne, te transporte
en concentrant de
multiples et diverses
émotions sur un même
chemin.
J’y ai vécu
l’agacement, le doute,
la frustration, la
délivrance, la
tristesse, la volonté,
la colère, la peur,
l’envie, le courage,
le bonheur, la joie,
la fierté et la
fatigue, l’immense
fatigue. Tout cela en
moins d’une journée.
Oui, la course ne m’a
pas laissé indemne.
Qu’importe la vitesse,
qu’importe que l’on
marche ou que l’on
courre, l’important
est d’avancer, de
respirer l’air au plus
profond de soi, de
s’enivrer de l’air
marin et du chant des
oiseaux au petit
matin, de sentir son
cœur respirer
lentement et
régulièrement, de se
sentir heureux dans un
corps fatigué, de se
sentir vivant.
Mais l’ultra n’est pas
non plus la vie
. Il n’est qu’un
moment, un bon moment
de la vie. Il n’est
qu’un instant, une
partie de l’existence
qui ne doit pas nous
faire oublier le reste
:
la vraie vie :
« la famille, les
amis, les gens autour
de nous, le travail,
les projets, etc.
» Il doit
rester à sa place et
ne pas empiéter trop
d’espaces. Tout doit
rester en équilibre.
Pour ne pas avoir de
regrets. C’est une
passion parmi d’autres
et elle ne doit pas
nous dévorer.
Cet ultra raid restera
comme un grand moment,
gravé comme une marque
indélébile au fond de
mon cœur et de mon
esprit.
Je souhaite à chacun
de vivre de telles
émotions au sein de sa
passion quel quelle
soit.
Tout avait commencé
lors de la
semaine précédant
l’épreuve par une
constante
interrogation sur le
temps qu’il allait
faire le jour du
départ et le
lendemain. A cet
instant, tout était
prêt et le cœur était
léger. La check-list
du matériel, la
check-list de
compétition, les sacs
des différents
ravitos, le sac de
course, les affaires
de rechange, la
pharmacie et les
gestes de massage,
tout était au point
pour la dernière
semaine et la
détermination du temps
qu’il allait faire
était notre seule
préoccupation.
Nous avions décidé de
nous retrouver chez
moi pour un départ en
commun le matin de
l’épreuve. Après un
café un peu long à
discuter de tout et de
rien, nous primes la
route vers 10h00 afin
de pouvoir récupérer
nos dossards avant
12h00.
Puis pique-nique dans
l’herbe avant une
sieste l’après-midi
afin de bien se
reposer avant le grand
départ.
Vers 18h00,
regroupement sur le
port, prêt de la ligne
de départ, pour
quelques photos du
groupe PGAC
auquel s’est joint
Marc Pelleter
d’Endurance Shop, qui
devait également
partir à notre rythme
soit, 9.150 km/h
jusqu’à Noyalo (Km 38)
en méthode Cyrano
(9’ de course pour 1’
de marche).
Le Départ est donné à
19h00. Il ne
fait pas trop chaud et
il y a un vent assez
frais. J’ai d’ailleurs
conservé mon maillot
manches longues que je
ne quitterai qu’à
Locmariaquer (km 97).
Pour moi, le rythme
24h00 se situe entre
60 à 65% de ma
fréquence cardiaque de
réserve
(FC max. 177 – FC min.
42) soit un
rythme cardiaque
compris entre 123 et
129 (126 moyen). Ce
sera d’ailleurs à peu
près ma moyenne finale
avec 3 étapes à 123, 2
étapes à 124, 2 étapes
à 125, 2 étapes à 128,
1 étape à 132 et 2
étapes à 136.
J’avais donc décidé de
mettre ma polar à
biper dès que le pouls
dépasserait 130, afin
d’éviter de trop
forcer dans la 1ère
partie de l’épreuve.
Ce fût une erreur. En
effet, malgré une
allure réduite plus
faible que prévue et
plus faible qu’à
l’entraînement, le bip
se déclenchait souvent
et m’obligeait à
ralentir en
m’apportant un stress
inutile. Je n’ai donc
pas pu suivre le
groupe PGAC et je suis
resté avec Olivier, et
juste derrière nous,
Guy.
A la fin de la 1ère
étape à Séné
(Km 18.5)
, nous sommes
arrivés avec 1’00’’ de
retard sur le tableau
de marche 24h00, mais
je n’ai pas pu faire
le Cyrano et j’ai dû
courir en continu
(FC max 139 moyenne
123).
En plus, au
ravitaillement, il y
avait beaucoup de
coureurs et la
recharge des bidons
n’a pas été simple, ce
qui a renforcé mon
stress et inquiété ma
femme qui voyait bien
que j’étais en
situation délicate. Le
démarrage de la course
a donc été difficile.
Je pointe alors à la
270ème place.
C’est aussi dans ces
moments là que l’on
apprend :
- A suivre ses
sensations. On se
connait suffisamment
pour avoir confiance
en nous.
- A ne pas partir trop
lentement et être gêné
par la multitude des
coureurs.
- A fractionner le
parcours en étapes (Si
les 3 premières ont
été perdues, j’ai
remporté les 10
autres) et ainsi
permettre à chaque
instant au mental de
se reconstruire.
- A cultiver son
mental pour que
celui-ci se renforce
au fil de la course.
La 2ème étape vers
Noyalo (Km 38)
sera égale à la
première, malgré un
terrain favorable. Je
reste avec Olivier en
dessous du rythme
prévu afin de ne pas
faire biper ma montre
trop souvent.
Roland, Franck, Pierre
et Marc sont partis
devant en suivant le
rythme que j’avais mis
au point dans la
check-list.
Nous arrivons à Noyalo
avec 9’00’’ de retard
sur le tempo
(FC max 135 – moyenne
124) . La
Moyenne en fréquence
cardiaque est bonne
mais le stress reste
très présent. Nous
sommes déjà obligés de
mettre notre frontale
et le brassard avant
l’arrivée à Noyalo. Il
est presque 23h30. Je
pointe alors à la
261ème place. La
plupart des coureurs
qui finiront autour de
moi devant ou
derrière, ont presque
tous déjà 1h00’
d’avance voire plus.
Au ravito de Noyalo,
pas bien dans ma tête,
j’en oublie Didier,
notre Président, venu
exprès de Guérande
nous encourager alors
qu’il avait une soirée
de prévue.
Lors de la 3ème étape
qui nous conduit à
Sarzeau (Km 58)
, je prends la
décision d’arrêter
l’hémorragie et
d’enlever le bip de ma
montre. Cela me
libère, j’écoute
désormais mes
sensations et je
quitte Olivier vers le
Km 50. Vu ma science
de la course, c’est ce
que j’aurais dû faire
depuis le début. Mais
il n’est jamais trop
tard pour bien faire.
J’arrive à Sarzeau
avec 27’00’’ de retard
sur le tempo préétabli
en 178ème position
(FC max 142 – moyenne
128).
Ma femme n’ose rien me
dire car elle devine
que je suis
passablement énervé et
agacé. Elle me connait
bien.
Roland, Franck et
Pierre repartent quand
j’arrive à Sarzeau. Je
leur dit de ne pas
m’attendre. Marc a
déjà abandonné pour
troubles digestifs. Je
mange une soupe, me
fait masser les pieds
par ma femme
omniprésente lors de
ce raid et qui me sera
d’une aide précieuse
tout au long du
parcours, et je
repars.
Je compte bien
stabiliser enfin le
retard grâce au rythme
légèrement plus lent
que j’avais prévu
initialement à cause
de la nuit et du
terrain un peu plus
technique entre
racines, escaliers et
plages. Le favori
abandonnera
d’ailleurs, sur une
chute dans ces
endroits un peu
compliqués.
Pour moi, la
difficulté du
parcours, je ne la
vois pas, je suis
concentré. Moi, qui
suis souvent peu à
l’aise la nuit, je
pars seul au combat.
Oui, enfin, je suis
dans la course après
58 km de stress, de
peur et de doute.
J’arrive à Port Nèze
(fin de la 4ème étape)
et revoit avec
bonheur mes camarades
de club au ravito. Je
n’ai plus que 18’00’’
de retard, j’ai donc
repris 9’00’’. Le
Mental est revenu au
beau fixe. Le pouls
est un peu monté
(FC max 146 – moyenne
132) mais je
m’en fous, car je ne
le regarde plus. Je
pointe à la 86ème
place
(Km 79).
Je prend à peine le
temps de refaire le
plein afin de repartir
avec Pierre, Roland et
Franck qui ne me
paraissent pas au
mieux. La fatigue fait
son effet. Eux aussi
sont maintenant en
retard sur le tempo.
La différence entre
nous, est que je suis
rentré dans une phase
ascendante tandis que
mes compagnons
semblent être rentrés
dans une phase
descendante.
Au cours d’un relais
appuyé que je prends
en tête du groupe vers
le Km 85, j’augmente
ma fréquence de foulée
(76 à 85 pendant le
raid) avec
toujours une foulée
courte
(79 à 91 cm de
moyenne).
Je suis bien, je suis
dedans et l’écart se
creuse rapidement. Je
me retourne et il n’y
a plus personne. Alors
c’est le moment que je
choisis pour planter
ma 1ère banderille car
je me dis que dans
quelques kilomètres,
il y aura le bateau
puis le ravito de
Locmariaquer. C’est la
fin de la 5ème étape
et le jour se lève
déjà sur Port-Navalo
(Km 96) .
Ma vitesse maxi
atteint pour la 1ère
fois 12 km/h, et la
fréquence cardiaque
s’en ressent un peu
(FC max 153 – moyenne
136) . J’arrive
à Port Navalo où je
vais directement
pointer sans ravito,
avec seulement 7’00’’
de retard sur le tempo
24h00’. J’ai repris
11’00’’ sur cette
étape et pointe
désormais à la 55ème
place.
Roland arrive avec
5’40’’ de retard,
Franck avec 9’20’’, et
pour Pierre, en grande
difficulté musculaire,
ce sera 58’ de retard.
Que le temps peu
paraître long et court
à la fois sur un
ultra. 58’ en 10 kms.
Pierre abandonnera à
Locmariaquer. La
blessure qui l’obligea
à stopper son
entraînement pendant 3
semaines aura eu
raison de son courage.
On est alors au 96ème
km et je sais dans ma
tête que la course
commence de l’autre
coté de l’eau. Pour
l’instant, c’était que
du facile.
Pour cette première
partie, j’ai donc mis
12h00’ soit 11h16’ de
course sans les arrêts
aux ravitos. Pour une
2ème partie à la même
vitesse de course, il
faudrait mettre sans
les temps d’arrêt
9h33’. Au final, je
vais mettre 9h43’ soit
presque la même
vitesse moyenne sur
l’ensemble de
l’épreuve.
2 écoles et 2
stratégies
s’affrontent donc :
- Partir vite et
violer son mental pour
s’arracher
- Partir lentement et
ne jamais faiblir.
Il faudra que j’essaie
la 1ère stratégie pour
progresser encore et
apprendre encore à
mieux me connaître.
(La vérité se situe
peut-être entre les
deux).
A la sortie du bateau,
j’ai la nette
impression que l’on
doit être à la fin de
la course tellement je
me sens courbaturé.
J’ai l’impression
d’être passé sous un
rouleau compresseur ou
dans une machine à
laver. C’est très dur
de se relever pour
sortir du bateau.
Roland, Franck et moi,
nous nous demandons
alors, comment nous
allons pouvoir
recourir avec des
jambes comme ça, avec
un corps comme ça. Un
moment pas vraiment
sympa, plutôt
angoissant avant ce
moment magique.
Heureusement que le
jour est là et que le
soleil pointe déjà à
l’horizon.
Comme le dit
Don Winkley
(coureur d’ultra) : «
La douleur est
inévitable, mais la
souffrance est
optionnelle ».
« La douleur demeure,
mais par l’esprit, il
est possible d’en
atténuer l’intensité,
car si la douleur
relève de quelque
chose d’objectif, la
souffrance possède une
connotation beaucoup
plus subjective. En
fait, il faut lutter
continuellement pour
que la souffrance ne
l’emporte pas sur la
douleur. Voilà,
pourquoi par instants,
on a l’impression de
progresser sur un fil
au dessus du vide où
il importe de ne pas
basculer, sinon, c’est
la descente aux enfers
et il en est fini de
la réalisation d’une
performance, tout
simplement parce qu’on
aura perdu le
contrôle. »
On a 1,89 km à faire
pour rejoindre le
ravito de Locmariaquer.
Et là, je ne sais pas
ce qui se passe, je ne
comprends toujours pas
: Je marche doucement,
je marche plus vite,
je coure doucement, je
coure plus vite.
C’est fantastique, une
vraie renaissance.
Dans la montée vers le
stade, je suis
redevenu opérationnel
et je suis prêt à
engager la 2ème partie
et la 7ème étape.
C’est resté douloureux
mais je ne souffre
plus. Je comprends à
ce moment ce que
voulait dire Don
Winkley.
Une soupe, un massage
des pieds, de la crème
anti-frottement, le
remplissage des
bidons, le changement
de maillot et de
socquettes et je suis
prêt à repartir. Ma
femme s’occupe de
Roland et de Franck
qui sont au plus mal
et qui ne paraissent
plus en état de
repartir sans repos.
Ils ont envie de
dormir et de se
reposer.
Un dicton de l’ultra
convient bien à ce
moment :
« Ne craint pas d’être
lent, craint seulement
d’être à l’arrêt ».
Moi, je me sens prêt
alors je leur dit
adieu et je repars
pour Crac’h.
Pour nos 2 autres
compagnons encore en
course, ils arrivent
peu après. Guy arrive
à Locmariaquer avec
35’ de retard sur nous
et Olivier arrive avec
1h58’ de retard. Ça
commence à devenir
difficile pour lui à
cause d’une douleur
importante sous les
pieds.
A Crac’h, je n’ai plus
que 4’00’’ de retard
sur mon tempo 24h00’.
Je suis presque revenu
dans les temps après
106 km de course et je
me sens fort. Toutes
mes craintes se sont
envolées et je sais
qu’à Auray, j’aurai de
l’avance sur mon tempo
car le parcours est
facile, il se corsera
par la suite aux
environs de Le Bono et
Du Dreven. Il ne fait
pas encore trop chaud.
Cette 7ème étape entre
Locmariaquer et Crac’h
sera la plus rapide
pour moi, soit 9,35
km/h avec une vitesse
maxi proche de 14 km/h
(FC max 148 – moyenne
136).
Je ne m’arrête que
2’00’’ à Crac’h pour
refaire le plein de
boisson. Je suis 44ème
et il y a de moins en
moins de monde aux
ravitos. Le parcours
entre Crac’h et Auray
est très sympa et
j’arrive à Auray avec
16’ d’avance sur le
temps prévu (Km 116).
Pour la première fois
de la course, j’ai de
l’avance sur mon
tableau de marche. Ma
vitesse maxi a atteint
14,2 km/h, record
battu
(FC max 143 – moyenne
128) . Je
pointe désormais à la
36ème place.
A partir de ce moment,
mon mental devient
indestructible.
J’avance, je double,
j’avance, je double et
mon mental se
renforce. Je ne
ressens presque plus
mes douleurs. Je ne
souffre pas. Après
15h00’ de course,
alors que la
température monte
lentement, j’ai le
temps d’admirer la
beauté du Golfe coté
nord. Quelques
passages fabuleux qui
resteront à jamais
gravés dans ma
mémoire.
La 9ème étape
m’entraîne vers le
Dreven.
(Petite pensée pour
Dominique Strauss-Kahn
: nous avions appris
son arrestation, un
matin au Dreven lors
d’un week-end de
reconnaissance).
Marc, qui a abandonné
est là pour
m’encourager. Il sera
là jusqu’au bout avec
sa compagne, ma femme
et mon fils. Ca fait
du bien !
La 10ème étape
m’emmène vers
Larmor-Baden.
Lors de ce ravito
important où
l’assistance devait
être autorisée, ma
femme ne pourra pas me
rejoindre. J’en
profite alors pour
manger, pour la
première fois de la
course (Km 138) ; de
la purée avec du
jambon et une compote
en guise de dessert.
Pour la boisson, ce
sera un coca. On est 4
coureurs au
ravitaillement. Je
repartirai en premier.
Je suis maintenant
26ème.
(J’avais fini 19ème du
trail et 18ème du
raid, alors je
commence à rêver d’une
20ème ou d’une 17ème
place qui serait
encore mieux).
J’ai maintenant 38’
d’avance sur mon
tableau de marche, et
comme j’avais prévu
une diminution du
rythme à partir de
Larmor-Baden, je suis
très confiant pour
finir en mois de
24h00. La fréquence
cardiaque est
descendue et je reste
avec une moyenne
correcte et une
vitesse max aux
alentours de 11 km/h.
Je stabilise bien
avant le dernier rush,
les 3 dernières
étapes. (FC max 137 –
moyenne 123).
Pour mes compagnons du
PGAC, Guy est
maintenant derrière
moi et arrive
seulement 50’ après
moi à Larmor-Baden,
puis c’est Roland et
Franck qui arrivent
4h00’ après moi et
enfin Olivier 6h00’
après et qui
abandonnera à ce
ravito (Km 138).
(Le dessous du pied
lui faisait trop mal).
La 11ème étape me fait
arriver au Moustoir.
A partir de là,
je sens que l’on est
dans l’après-midi, car
il fait chaud et il y
a beaucoup de monde
sur les chemins et sur
les plages à se dorer
au soleil. Le
contraste est
saisissant entre les
plaisanciers se
promenant, se
baignant, sirotant une
boisson à la terrasse
d’un bar, et moi, le
forçat de la route,
qui n’a pas dormi et
qui poursuit son
chemin comme si de
rien n’était.
Une image irréelle qui
restera aussi ancrée
au plus profond de
moi. Je reçois des
encouragements et
certains regards me
laissent penser qu’ils
me prennent pour un
fou échappé de quelque
asile pour courir sous
cette chaleur alors
qu’il fait si bon dans
l’eau.
Lors de la 12ème étape
qui m’emmène vers
Moréac à Arradon,
nous passons à
proximité du camping
qui était notre lieu
de résidence lors de
notre dernier week-end
de reconnaissance. Je
rejoins alors un
concurrent en marchant
dans une côte. Marc,
qui est là à cet
instant me dit
« C’est bien, vous
allez pouvoir finir
ensemble ». Et
là, l’autre coureur
lui répond :
« Je ne pense pas, il
va me larguer dans
quelques secondes ».
Alors, un peu gêné, je
lui dis
« Désolé » et
je poursuis ma route.
Durant toute la 2ème
partie, je n’ai jamais
laissé personne
s’accrocher à mes
basques, ni me
doubler. J’étais dans
mon intérieur, hors du
temps, et je préférais
rester seul même si
les nombreux à-coups
que je donne à chaque
dépassement
(plus de 12 km/h en
allure maxi dans cette
étape) m’ont un peu
marqué dans le final.
Au ravitaillement de
Moréac, j’ai une
pensée pour Roland,
car je vois Christian
Efflam, le vainqueur
2010 partir avec 3
autres coureurs au
moment où j’arrive. Je
suis alors 15ème et 4
coureurs sont juste
devant moi.
Lors des
entraînements, on
blaguait souvent avec
Roland en disant que
lorsque l’on
doublerait Christian
Efflam, on lui ferait
un petit signe de la
main.
Seuls mes rêves un peu
fous m’avaient placé à
ce classement, je
prends très peu de
temps au ravito et
repart car dans ma
tête, j’ai encore 4
coureurs à reprendre,
et 14.5 km pour le
faire. On est alors au
163ème km et 20h30’ de
course. Il reste une
partie de chemin avec
beaucoup de racines,
une partie de forêt où
il faudra faire
attention de ne pas se
perdre, pointage à la
sortie, toute la
Presqu’île de Conleau
sur des grands chemins
mais avec beaucoup de
bosses et la remontée
vers le port.
Je vais les doubler un
à un avec à chaque
dépassement, une
attaque violente en
côte, qui ne leur
laisse aucun espoir,
de pouvoir me suivre.
J’arrive enfin
derrière Christian
Efflam, le chemin se
rétrécit et monte
légèrement entre les
arbres, il est étroit
et Christian Efflam,
en grand seigneur,
s’arrête, s’écarte et
me laisse passer. Je
lui dis merci et
j’accélère violemment.
Quelques secondes plus
tard, je me retourne,
je ne le vois plus,
l’écart est
conséquent.
L’arrivée sur la
Presqu’île de Conleau
est surprenante, je
retrouve la foule
occupée à bronzer et à
siroter l’apéro. Je
dois alors enjamber
les jeunes qui ont
pris possession du
chemin en stabilisé
qui passe entre les
eaux.
Des applaudissements
et des regards ahuris
m’accompagnent. A ce
moment, j’ai la chair
de poule, j’ai
l’impression de voler,
je suis à 9 km/h.
J’aurais certainement
pris pour un fou celui
qui m’aurait dit un
jour que j’aurais
l’impression de voler
à 9 km/h. Un moment
particulier.
Et puis, c’est
l’arrivée sur le port.
Interminable,
grandiose, quelle
image. Je prends mon
temps sur la
passerelle
(où on a l’obligation
de la passer en
marchant) .
Marc court à coté de
moi, Jean est là à
prendre des photos.
J’apprécie ce tour du
port et pour les
derniers 200 m,
j’accélère à 16 km/h
pour finir. Je me sens
invulnérable. J’en
viens presque à
regretter qu’il n’y a
pas un autre coureur
devant moi, car je me
sentais capable de
finit à 20 km/h avec
les bras en croix
comme Tarik Bouzid à
la corrida de
St-Macaire, un soir de
Noël 1997.
1h07’ d’avance sur mon
tableau de marche. Un
de mes moments les
plus forts en course à
pied.
(Plus vite que le
vainqueur lors de la
dernière étape).
A ce moment, aucune
souffrance, aucune
douleur, comment
est-ce possible ? Je
suis sur un nuage.
J’embrasse ma femme
qui a les larmes aux
yeux, et mon fils qui
m’a encouragé tout au
long de la course.
Moment intense !
Elle a toujours été là
pour moi, à mes cotés
que ce soit lors des
entraînements, lors de
mes absences, lors de
la course. Sans elle,
je ne suis rien. Avec
elle, je suis tout.
Chaque jour, elle me
donne plus que je ne
pourrai jamais lui
donner.
Un bien simple hommage
pour la femme de ma
vie.
10 minutes après
l’arrivée, la tension
retombe, je m’écroule
sur la pelouse et je
deviens une
serpillière. Les
douleurs font leur
apparition, la
souffrance et une
immense fatigue
m’envahie. Le rêve est
fini ! Retour à la
réalité. J’ai mal
partout, je souffre…
Il me faudra 1 heure ½
de repos avant de
pouvoir tenir debout
sous la douche.
Quand le mental est
là, on peut faire de
grandes choses, même
des choses
contre-nature que l’on
ne croyait pas
possible, comme pour
moi, partir à
l’attaque seul la
nuit, ou courir en
changement de rythme à
chaque rattrapage.
11ème place au final
pour 22h52’56’’. Guy
arrivera 2h00’ plus
tard et Roland et
Franck encore un peu
plus loin. 4
finishers, la
préparation a porté
ses fruits.
Encore une fois, la
fable du lièvre et de
la tortue a fonctionné
pour Guy et moi. Cette
parabole de
l’ultra-fond. On est
parti lentement, bien
plus lentement que la
plupart, mais on a
rien lâché, symbole de
l’ultra.
Cette aventure doit
nous conforter dans
notre envie, dans
notre besoin d’aller
nous confronter à
l’inconnu, d’aller
vers des objectifs
d’inconfort qui nous
révèlerons toutes nos
faiblesses, vers la
recherche de
l’instabilité, de la
précarité, de la
difficulté et de
l’adversité.
C’est cela la
philosophie de
l’ultra.
Allons repousser nos
limites pour continuer
à apprendre, pour
apprendre à apprendre,
le chemin n’en sera
que plus beau.
Comme je l’ai lu dans
Ultra-fondus :
« Ce n’est pas le
terrain qui fait le
coureur, ni même la
distance, ni même le
temps passé, mais
l’envie de se
confronter à
l’inconnu. Aller loin,
au-delà des
territoires balisés,
au-delà de ce qu’on
imaginait possible.
L’ultra, ce n’est pas
juste un cap de
marathonien à passer,
ce n’est même pas du
tout cela. L’ultra,
c’est l’acceptation
que nous sommes un
fétu de paille dans
l’océan. Les cargos se
brisent dans les
tempêtes, pas lui. »
Au revoir à
l’ultra-raid du
Morbihan, à ses
548 participants, dont
ses 57 femmes. Bravo
aux 309 finishers
(56%) pour 239
abandons (44%). Nous
reviendrons vous voir.
2012 devrait être
l’année de l’UTMB pour
nous. Un grand
challenge qui sera
pour moi une vrai
bataille pour lequel
je vais devoir me
transformer encore,
évoluer, modifier mon
corps, déstructurer
les fibres musculaires
de mes quadriceps pour
m’adapter à courir
excentrique pour les
descentes. Ce sera le
prix à payer pour
gagner cette bataille
de l’UTMB. Une
bataille contre
moi-même et mes
faiblesses.
Mais n’y-a-t-il pas
plus beau challenge
que de vouloir
dépasser ce pourquoi
on ne semble pas
adapté.
Par contre, pour la
deuxième partie de
l’année 2011. Ce sera
pour moi, les 24
heures d’Aulnat (24
heures à courir sur un
circuit d’environ 1200
m, quel pied !).
J’espère que certains
pourront
m’accompagner. (Début
novembre).
Pour Olivier et
Pierre, s’ils veulent
nous accompagner à
l’UTMB, ce sera
l’endurance trail des
Templiers (106 km –
4590 m +) afin de
gagner les 3 points
qui leur manquent.
(Fin octobre)
L’Automne promet
d’être beau.
Nous courrons et nous
aimons ça !
« Nous sommes des
hommes pareils, plus
ou moins loin du
soleil. »
A bientôt lors d’un
prochain voyage.
Amitiés sportives à
tous.
NOTA : En espérant que
ces 4 moments que je
vous ai fait partager
vous auront apporté un
peu de plaisir lors de
leur lecture et donné
envie de courir, tout
simplement.
Louis FOUQUET