L'ULTRA MARIN : LE RAID DU GOLFE DU MORBIHAN IV

 Par louis fouquet » Mar 19 Juil 2011 21:01

4ème moment « A la recherche de l’équilibre »


En décidant de raconter l’ensemble de l’aventure qui nous emmenait vers notre premier ultra, au sein de 4 moments distincts et successifs, j’avais, voilà quelques mois, décidé d’intituler le 4ème moment, le récit de la compétition « A la recherche de l’équilibre ».

Aujourd’hui, après l’épreuve, je mesure combien ce titre était juste et approprié.

L’ultra est bien une question d’équilibre, d’équilibre entre son mental et son corps, entre sa douleur et sa joie, entre son envie d’avancer et son envie d’abréger sa souffrance, entre ses forces et ses faiblesses, entre ses doutes et ses certitudes.

Dès qu’un déséquilibre s’installe, la progression devient difficile, voire impossible. « Equilibre », le maître-mot de l’ultra.

Mais l’ultra, c’est aussi la découverte d’un monde intérieur magnifique où se côtoient, l’espace de quelques heures, votre passé auquel vous repensez à certains instants, le présent que vous vivez de façon intense et l’avenir que vous imaginez encore plus grand au gré des rencontres, au gré des chemins ou au gré des sensations.

Dans un moment de grande facilité, je me suis revu au marathon de Nantes, lors de mon record, il y a bien des années, où au 15ème km à plus de 15 km/h, j’étais parti tout seul tellement cela me paraissait facile, tellement je me sentais bien que les images et les sensations sont restées imprégnées dans mon corps et dans mon esprit. A un autre moment, en pleine attaque pour distancer un autre coureur, j’étais présent ici et maintenant, concentré sur le chemin, sur ma foulée, sur mon rythme, à visionner la bonne trajectoire mais en ne voyant que les pièges, quelques mètres devant mes pieds. Tout le reste, l’environnement avait disparu. Il me reste dans les yeux que le chemin qui défile comme à un cheval à qui on aurait mis des œillères.

A un autre moment, je me surprends à regarder l’immensité du Golfe, la beauté magique des lieux au lever du soleil avec une sensation de plénitude et de bien-être. Content d’être là. Content de se sentir vivant au milieu d’un monde, quoiqu’on en dise, d’une grande beauté.

Et puis, ce moment important, où j’ai décidé d’arrêter le bip de mon cardio pour ne plus écouter que mes sensations. J’ai repensé à ce moment, où seul, j’avais dû prendre à l’autre bout du monde, en Chine, la décision de remettre l’ouvrage à zéro après une erreur d’implantation, et sauver quelques jours plus tard une médaille de bronze mondiale qui semblait perdue.

A chaque instant dans le doute, il faut décider, mesurer le risque et décider pour ne pas avoir de regrets.

Des choix cruciaux à des moments particuliers qui font une vie, qui font une course, qui font juste faire un pas, mais un pas de plus.

A d’autres moments, sans le vouloir, on se surprend à penser, à rêver à d’autres épopées pour que celle-ci ne finisse pas.

Le combat n’aurait-il pas été assez grand pour espérer comme un conquérant, un autre combat encore plus dur, encore plus grand, pour le simple fait de se découvrir encore un peu plus.

L’ultra, j’ai aimé. L’ultra raid du golfe, j’ai aimé. Ce n’est plus seulement de la course à pied, c’est une philosophie. Une façon de penser.

J’ai beaucoup appris lors de la préparation et lors de ce raid et cela m’a surtout donné l’envie d’apprendre encore, d’aller chercher plus loin, ce qu’au fond de moi, j’espère ne jamais trouver, car alors s’arrêtera la quête. Et c’est justement cette quête qui m’enrichi.

En 6 mois, je suis devenu un autre coureur. Il y aura un avant ultra raid et un après. L’ultra te façonne, te transporte en concentrant de multiples et diverses émotions sur un même chemin.

J’y ai vécu l’agacement, le doute, la frustration, la délivrance, la tristesse, la volonté, la colère, la peur, l’envie, le courage, le bonheur, la joie, la fierté et la fatigue, l’immense fatigue. Tout cela en moins d’une journée.

Oui, la course ne m’a pas laissé indemne.

Qu’importe la vitesse, qu’importe que l’on marche ou que l’on courre, l’important est d’avancer, de respirer l’air au plus profond de soi, de s’enivrer de l’air marin et du chant des oiseaux au petit matin, de sentir son cœur respirer lentement et régulièrement, de se sentir heureux dans un corps fatigué, de se sentir vivant.

Mais l’ultra n’est pas non plus la vie . Il n’est qu’un moment, un bon moment de la vie. Il n’est qu’un instant, une partie de l’existence qui ne doit pas nous faire oublier le reste : la vraie vie : « la famille, les amis, les gens autour de nous, le travail, les projets, etc. » Il doit rester à sa place et ne pas empiéter trop d’espaces. Tout doit rester en équilibre. Pour ne pas avoir de regrets. C’est une passion parmi d’autres et elle ne doit pas nous dévorer.

Cet ultra raid restera comme un grand moment, gravé comme une marque indélébile au fond de mon cœur et de mon esprit.

Je souhaite à chacun de vivre de telles émotions au sein de sa passion quel quelle soit.

Tout avait commencé lors de la semaine précédant l’épreuve par une constante interrogation sur le temps qu’il allait faire le jour du départ et le lendemain. A cet instant, tout était prêt et le cœur était léger. La check-list du matériel, la check-list de compétition, les sacs des différents ravitos, le sac de course, les affaires de rechange, la pharmacie et les gestes de massage, tout était au point pour la dernière semaine et la détermination du temps qu’il allait faire était notre seule préoccupation.

Nous avions décidé de nous retrouver chez moi pour un départ en commun le matin de l’épreuve. Après un café un peu long à discuter de tout et de rien, nous primes la route vers 10h00 afin de pouvoir récupérer nos dossards avant 12h00.

Puis pique-nique dans l’herbe avant une sieste l’après-midi afin de bien se reposer avant le grand départ.

Vers 18h00, regroupement sur le port, prêt de la ligne de départ, pour quelques photos du groupe PGAC auquel s’est joint Marc Pelleter d’Endurance Shop, qui devait également partir à notre rythme soit, 9.150 km/h jusqu’à Noyalo (Km 38) en méthode Cyrano (9’ de course pour 1’ de marche).

Le Départ est donné à 19h00. Il ne fait pas trop chaud et il y a un vent assez frais. J’ai d’ailleurs conservé mon maillot manches longues que je ne quitterai qu’à Locmariaquer (km 97).

Pour moi, le rythme 24h00 se situe entre 60 à 65% de ma fréquence cardiaque de réserve (FC max. 177 – FC min. 42) soit un rythme cardiaque compris entre 123 et 129 (126 moyen). Ce sera d’ailleurs à peu près ma moyenne finale avec 3 étapes à 123, 2 étapes à 124, 2 étapes à 125, 2 étapes à 128, 1 étape à 132 et 2 étapes à 136.

J’avais donc décidé de mettre ma polar à biper dès que le pouls dépasserait 130, afin d’éviter de trop forcer dans la 1ère partie de l’épreuve. Ce fût une erreur. En effet, malgré une allure réduite plus faible que prévue et plus faible qu’à l’entraînement, le bip se déclenchait souvent et m’obligeait à ralentir en m’apportant un stress inutile. Je n’ai donc pas pu suivre le groupe PGAC et je suis resté avec Olivier, et juste derrière nous, Guy.

A la fin de la 1ère étape à Séné (Km 18.5) , nous sommes arrivés avec 1’00’’ de retard sur le tableau de marche 24h00, mais je n’ai pas pu faire le Cyrano et j’ai dû courir en continu (FC max 139 moyenne 123).

En plus, au ravitaillement, il y avait beaucoup de coureurs et la recharge des bidons n’a pas été simple, ce qui a renforcé mon stress et inquiété ma femme qui voyait bien que j’étais en situation délicate. Le démarrage de la course a donc été difficile. Je pointe alors à la 270ème place.

C’est aussi dans ces moments là que l’on apprend :
- A suivre ses sensations. On se connait suffisamment pour avoir confiance en nous.
- A ne pas partir trop lentement et être gêné par la multitude des coureurs.
- A fractionner le parcours en étapes (Si les 3 premières ont été perdues, j’ai remporté les 10 autres) et ainsi permettre à chaque instant au mental de se reconstruire.
- A cultiver son mental pour que celui-ci se renforce au fil de la course.


La 2ème étape vers Noyalo (Km 38) sera égale à la première, malgré un terrain favorable. Je reste avec Olivier en dessous du rythme prévu afin de ne pas faire biper ma montre trop souvent.

Roland, Franck, Pierre et Marc sont partis devant en suivant le rythme que j’avais mis au point dans la check-list.

Nous arrivons à Noyalo avec 9’00’’ de retard sur le tempo (FC max 135 – moyenne 124) . La Moyenne en fréquence cardiaque est bonne mais le stress reste très présent. Nous sommes déjà obligés de mettre notre frontale et le brassard avant l’arrivée à Noyalo. Il est presque 23h30. Je pointe alors à la 261ème place. La plupart des coureurs qui finiront autour de moi devant ou derrière, ont presque tous déjà 1h00’ d’avance voire plus.

Au ravito de Noyalo, pas bien dans ma tête, j’en oublie Didier, notre Président, venu exprès de Guérande nous encourager alors qu’il avait une soirée de prévue.

Lors de la 3ème étape qui nous conduit à Sarzeau (Km 58) , je prends la décision d’arrêter l’hémorragie et d’enlever le bip de ma montre. Cela me libère, j’écoute désormais mes sensations et je quitte Olivier vers le Km 50. Vu ma science de la course, c’est ce que j’aurais dû faire depuis le début. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire.

J’arrive à Sarzeau avec 27’00’’ de retard sur le tempo préétabli en 178ème position (FC max 142 – moyenne 128).

Ma femme n’ose rien me dire car elle devine que je suis passablement énervé et agacé. Elle me connait bien.

Roland, Franck et Pierre repartent quand j’arrive à Sarzeau. Je leur dit de ne pas m’attendre. Marc a déjà abandonné pour troubles digestifs. Je mange une soupe, me fait masser les pieds par ma femme omniprésente lors de ce raid et qui me sera d’une aide précieuse tout au long du parcours, et je repars.

Je compte bien stabiliser enfin le retard grâce au rythme légèrement plus lent que j’avais prévu initialement à cause de la nuit et du terrain un peu plus technique entre racines, escaliers et plages. Le favori abandonnera d’ailleurs, sur une chute dans ces endroits un peu compliqués.

Pour moi, la difficulté du parcours, je ne la vois pas, je suis concentré. Moi, qui suis souvent peu à l’aise la nuit, je pars seul au combat. Oui, enfin, je suis dans la course après 58 km de stress, de peur et de doute.

J’arrive à Port Nèze (fin de la 4ème étape) et revoit avec bonheur mes camarades de club au ravito. Je n’ai plus que 18’00’’ de retard, j’ai donc repris 9’00’’. Le Mental est revenu au beau fixe. Le pouls est un peu monté (FC max 146 – moyenne 132) mais je m’en fous, car je ne le regarde plus. Je pointe à la 86ème place (Km 79).

Je prend à peine le temps de refaire le plein afin de repartir avec Pierre, Roland et Franck qui ne me paraissent pas au mieux. La fatigue fait son effet. Eux aussi sont maintenant en retard sur le tempo. La différence entre nous, est que je suis rentré dans une phase ascendante tandis que mes compagnons semblent être rentrés dans une phase descendante.

Au cours d’un relais appuyé que je prends en tête du groupe vers le Km 85, j’augmente ma fréquence de foulée (76 à 85 pendant le raid) avec toujours une foulée courte (79 à 91 cm de moyenne).

Je suis bien, je suis dedans et l’écart se creuse rapidement. Je me retourne et il n’y a plus personne. Alors c’est le moment que je choisis pour planter ma 1ère banderille car je me dis que dans quelques kilomètres, il y aura le bateau puis le ravito de Locmariaquer. C’est la fin de la 5ème étape et le jour se lève déjà sur Port-Navalo (Km 96) .

Ma vitesse maxi atteint pour la 1ère fois 12 km/h, et la fréquence cardiaque s’en ressent un peu (FC max 153 – moyenne 136) . J’arrive à Port Navalo où je vais directement pointer sans ravito, avec seulement 7’00’’ de retard sur le tempo 24h00’. J’ai repris 11’00’’ sur cette étape et pointe désormais à la 55ème place.

Roland arrive avec 5’40’’ de retard, Franck avec 9’20’’, et pour Pierre, en grande difficulté musculaire, ce sera 58’ de retard. Que le temps peu paraître long et court à la fois sur un ultra. 58’ en 10 kms. Pierre abandonnera à Locmariaquer. La blessure qui l’obligea à stopper son entraînement pendant 3 semaines aura eu raison de son courage. On est alors au 96ème km et je sais dans ma tête que la course commence de l’autre coté de l’eau. Pour l’instant, c’était que du facile.

Pour cette première partie, j’ai donc mis 12h00’ soit 11h16’ de course sans les arrêts aux ravitos. Pour une 2ème partie à la même vitesse de course, il faudrait mettre sans les temps d’arrêt 9h33’. Au final, je vais mettre 9h43’ soit presque la même vitesse moyenne sur l’ensemble de l’épreuve.

2 écoles et 2 stratégies s’affrontent donc :
- Partir vite et violer son mental pour s’arracher
- Partir lentement et ne jamais faiblir.


Il faudra que j’essaie la 1ère stratégie pour progresser encore et apprendre encore à mieux me connaître. (La vérité se situe peut-être entre les deux).

A la sortie du bateau, j’ai la nette impression que l’on doit être à la fin de la course tellement je me sens courbaturé. J’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur ou dans une machine à laver. C’est très dur de se relever pour sortir du bateau. Roland, Franck et moi, nous nous demandons alors, comment nous allons pouvoir recourir avec des jambes comme ça, avec un corps comme ça. Un moment pas vraiment sympa, plutôt angoissant avant ce moment magique. Heureusement que le jour est là et que le soleil pointe déjà à l’horizon.

Comme le dit Don Winkley (coureur d’ultra) : « La douleur est inévitable, mais la souffrance est optionnelle ».
« La douleur demeure, mais par l’esprit, il est possible d’en atténuer l’intensité, car si la douleur relève de quelque chose d’objectif, la souffrance possède une connotation beaucoup plus subjective. En fait, il faut lutter continuellement pour que la souffrance ne l’emporte pas sur la douleur. Voilà, pourquoi par instants, on a l’impression de progresser sur un fil au dessus du vide où il importe de ne pas basculer, sinon, c’est la descente aux enfers et il en est fini de la réalisation d’une performance, tout simplement parce qu’on aura perdu le contrôle. »

On a 1,89 km à faire pour rejoindre le ravito de Locmariaquer. Et là, je ne sais pas ce qui se passe, je ne comprends toujours pas : Je marche doucement, je marche plus vite, je coure doucement, je coure plus vite.

C’est fantastique, une vraie renaissance.

Dans la montée vers le stade, je suis redevenu opérationnel et je suis prêt à engager la 2ème partie et la 7ème étape. C’est resté douloureux mais je ne souffre plus. Je comprends à ce moment ce que voulait dire Don Winkley.

Une soupe, un massage des pieds, de la crème anti-frottement, le remplissage des bidons, le changement de maillot et de socquettes et je suis prêt à repartir. Ma femme s’occupe de Roland et de Franck qui sont au plus mal et qui ne paraissent plus en état de repartir sans repos. Ils ont envie de dormir et de se reposer.

Un dicton de l’ultra convient bien à ce moment : « Ne craint pas d’être lent, craint seulement d’être à l’arrêt ».

Moi, je me sens prêt alors je leur dit adieu et je repars pour Crac’h. Pour nos 2 autres compagnons encore en course, ils arrivent peu après. Guy arrive à Locmariaquer avec 35’ de retard sur nous et Olivier arrive avec 1h58’ de retard. Ça commence à devenir difficile pour lui à cause d’une douleur importante sous les pieds.

A Crac’h, je n’ai plus que 4’00’’ de retard sur mon tempo 24h00’. Je suis presque revenu dans les temps après 106 km de course et je me sens fort. Toutes mes craintes se sont envolées et je sais qu’à Auray, j’aurai de l’avance sur mon tempo car le parcours est facile, il se corsera par la suite aux environs de Le Bono et Du Dreven. Il ne fait pas encore trop chaud. Cette 7ème étape entre Locmariaquer et Crac’h sera la plus rapide pour moi, soit 9,35 km/h avec une vitesse maxi proche de 14 km/h (FC max 148 – moyenne 136).

Je ne m’arrête que 2’00’’ à Crac’h pour refaire le plein de boisson. Je suis 44ème et il y a de moins en moins de monde aux ravitos. Le parcours entre Crac’h et Auray est très sympa et j’arrive à Auray avec 16’ d’avance sur le temps prévu (Km 116). Pour la première fois de la course, j’ai de l’avance sur mon tableau de marche. Ma vitesse maxi a atteint 14,2 km/h, record battu (FC max 143 – moyenne 128) . Je pointe désormais à la 36ème place.

A partir de ce moment, mon mental devient indestructible.

J’avance, je double, j’avance, je double et mon mental se renforce. Je ne ressens presque plus mes douleurs. Je ne souffre pas. Après 15h00’ de course, alors que la température monte lentement, j’ai le temps d’admirer la beauté du Golfe coté nord. Quelques passages fabuleux qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire.

La 9ème étape m’entraîne vers le Dreven. (Petite pensée pour Dominique Strauss-Kahn : nous avions appris son arrestation, un matin au Dreven lors d’un week-end de reconnaissance).

Marc, qui a abandonné est là pour m’encourager. Il sera là jusqu’au bout avec sa compagne, ma femme et mon fils. Ca fait du bien !

La 10ème étape m’emmène vers Larmor-Baden.

Lors de ce ravito important où l’assistance devait être autorisée, ma femme ne pourra pas me rejoindre. J’en profite alors pour manger, pour la première fois de la course (Km 138) ; de la purée avec du jambon et une compote en guise de dessert. Pour la boisson, ce sera un coca. On est 4 coureurs au ravitaillement. Je repartirai en premier. Je suis maintenant 26ème. (J’avais fini 19ème du trail et 18ème du raid, alors je commence à rêver d’une 20ème ou d’une 17ème place qui serait encore mieux).

J’ai maintenant 38’ d’avance sur mon tableau de marche, et comme j’avais prévu une diminution du rythme à partir de Larmor-Baden, je suis très confiant pour finir en mois de 24h00. La fréquence cardiaque est descendue et je reste avec une moyenne correcte et une vitesse max aux alentours de 11 km/h. Je stabilise bien avant le dernier rush, les 3 dernières étapes. (FC max 137 – moyenne 123).

Pour mes compagnons du PGAC, Guy est maintenant derrière moi et arrive seulement 50’ après moi à Larmor-Baden, puis c’est Roland et Franck qui arrivent 4h00’ après moi et enfin Olivier 6h00’ après et qui abandonnera à ce ravito (Km 138). (Le dessous du pied lui faisait trop mal).

La 11ème étape me fait arriver au Moustoir. A partir de là, je sens que l’on est dans l’après-midi, car il fait chaud et il y a beaucoup de monde sur les chemins et sur les plages à se dorer au soleil. Le contraste est saisissant entre les plaisanciers se promenant, se baignant, sirotant une boisson à la terrasse d’un bar, et moi, le forçat de la route, qui n’a pas dormi et qui poursuit son chemin comme si de rien n’était.

Une image irréelle qui restera aussi ancrée au plus profond de moi. Je reçois des encouragements et certains regards me laissent penser qu’ils me prennent pour un fou échappé de quelque asile pour courir sous cette chaleur alors qu’il fait si bon dans l’eau.

Lors de la 12ème étape qui m’emmène vers Moréac à Arradon, nous passons à proximité du camping qui était notre lieu de résidence lors de notre dernier week-end de reconnaissance. Je rejoins alors un concurrent en marchant dans une côte. Marc, qui est là à cet instant me dit « C’est bien, vous allez pouvoir finir ensemble ». Et là, l’autre coureur lui répond : « Je ne pense pas, il va me larguer dans quelques secondes ». Alors, un peu gêné, je lui dis « Désolé » et je poursuis ma route.

Durant toute la 2ème partie, je n’ai jamais laissé personne s’accrocher à mes basques, ni me doubler. J’étais dans mon intérieur, hors du temps, et je préférais rester seul même si les nombreux à-coups que je donne à chaque dépassement (plus de 12 km/h en allure maxi dans cette étape) m’ont un peu marqué dans le final.

Au ravitaillement de Moréac, j’ai une pensée pour Roland, car je vois Christian Efflam, le vainqueur 2010 partir avec 3 autres coureurs au moment où j’arrive. Je suis alors 15ème et 4 coureurs sont juste devant moi.

Lors des entraînements, on blaguait souvent avec Roland en disant que lorsque l’on doublerait Christian Efflam, on lui ferait un petit signe de la main.

Seuls mes rêves un peu fous m’avaient placé à ce classement, je prends très peu de temps au ravito et repart car dans ma tête, j’ai encore 4 coureurs à reprendre, et 14.5 km pour le faire. On est alors au 163ème km et 20h30’ de course. Il reste une partie de chemin avec beaucoup de racines, une partie de forêt où il faudra faire attention de ne pas se perdre, pointage à la sortie, toute la Presqu’île de Conleau sur des grands chemins mais avec beaucoup de bosses et la remontée vers le port.

Je vais les doubler un à un avec à chaque dépassement, une attaque violente en côte, qui ne leur laisse aucun espoir, de pouvoir me suivre. J’arrive enfin derrière Christian Efflam, le chemin se rétrécit et monte légèrement entre les arbres, il est étroit et Christian Efflam, en grand seigneur, s’arrête, s’écarte et me laisse passer. Je lui dis merci et j’accélère violemment.

Quelques secondes plus tard, je me retourne, je ne le vois plus, l’écart est conséquent.

L’arrivée sur la Presqu’île de Conleau est surprenante, je retrouve la foule occupée à bronzer et à siroter l’apéro. Je dois alors enjamber les jeunes qui ont pris possession du chemin en stabilisé qui passe entre les eaux.

Des applaudissements et des regards ahuris m’accompagnent. A ce moment, j’ai la chair de poule, j’ai l’impression de voler, je suis à 9 km/h. J’aurais certainement pris pour un fou celui qui m’aurait dit un jour que j’aurais l’impression de voler à 9 km/h. Un moment particulier.

Et puis, c’est l’arrivée sur le port. Interminable, grandiose, quelle image. Je prends mon temps sur la passerelle (où on a l’obligation de la passer en marchant) . Marc court à coté de moi, Jean est là à prendre des photos. J’apprécie ce tour du port et pour les derniers 200 m, j’accélère à 16 km/h pour finir. Je me sens invulnérable. J’en viens presque à regretter qu’il n’y a pas un autre coureur devant moi, car je me sentais capable de finit à 20 km/h avec les bras en croix comme Tarik Bouzid à la corrida de St-Macaire, un soir de Noël 1997.

1h07’ d’avance sur mon tableau de marche. Un de mes moments les plus forts en course à pied. (Plus vite que le vainqueur lors de la dernière étape).

A ce moment, aucune souffrance, aucune douleur, comment est-ce possible ? Je suis sur un nuage. J’embrasse ma femme qui a les larmes aux yeux, et mon fils qui m’a encouragé tout au long de la course. Moment intense !

Elle a toujours été là pour moi, à mes cotés que ce soit lors des entraînements, lors de mes absences, lors de la course. Sans elle, je ne suis rien. Avec elle, je suis tout.

Chaque jour, elle me donne plus que je ne pourrai jamais lui donner.

Un bien simple hommage pour la femme de ma vie.

10 minutes après l’arrivée, la tension retombe, je m’écroule sur la pelouse et je deviens une serpillière. Les douleurs font leur apparition, la souffrance et une immense fatigue m’envahie. Le rêve est fini ! Retour à la réalité. J’ai mal partout, je souffre…

Il me faudra 1 heure ½ de repos avant de pouvoir tenir debout sous la douche.

Quand le mental est là, on peut faire de grandes choses, même des choses contre-nature que l’on ne croyait pas possible, comme pour moi, partir à l’attaque seul la nuit, ou courir en changement de rythme à chaque rattrapage.

11ème place au final pour 22h52’56’’. Guy arrivera 2h00’ plus tard et Roland et Franck encore un peu plus loin. 4 finishers, la préparation a porté ses fruits.

Encore une fois, la fable du lièvre et de la tortue a fonctionné pour Guy et moi. Cette parabole de l’ultra-fond. On est parti lentement, bien plus lentement que la plupart, mais on a rien lâché, symbole de l’ultra.

Cette aventure doit nous conforter dans notre envie, dans notre besoin d’aller nous confronter à l’inconnu, d’aller vers des objectifs d’inconfort qui nous révèlerons toutes nos faiblesses, vers la recherche de l’instabilité, de la précarité, de la difficulté et de l’adversité.

C’est cela la philosophie de l’ultra.

Allons repousser nos limites pour continuer à apprendre, pour apprendre à apprendre, le chemin n’en sera que plus beau.

Comme je l’ai lu dans Ultra-fondus : « Ce n’est pas le terrain qui fait le coureur, ni même la distance, ni même le temps passé, mais l’envie de se confronter à l’inconnu. Aller loin, au-delà des territoires balisés, au-delà de ce qu’on imaginait possible. L’ultra, ce n’est pas juste un cap de marathonien à passer, ce n’est même pas du tout cela. L’ultra, c’est l’acceptation que nous sommes un fétu de paille dans l’océan. Les cargos se brisent dans les tempêtes, pas lui. »

Au revoir à l’ultra-raid du Morbihan, à ses 548 participants, dont ses 57 femmes. Bravo aux 309 finishers (56%) pour 239 abandons (44%). Nous reviendrons vous voir.

2012 devrait être l’année de l’UTMB pour nous. Un grand challenge qui sera pour moi une vrai bataille pour lequel je vais devoir me transformer encore, évoluer, modifier mon corps, déstructurer les fibres musculaires de mes quadriceps pour m’adapter à courir excentrique pour les descentes. Ce sera le prix à payer pour gagner cette bataille de l’UTMB. Une bataille contre moi-même et mes faiblesses.

Mais n’y-a-t-il pas plus beau challenge que de vouloir dépasser ce pourquoi on ne semble pas adapté.

Par contre, pour la deuxième partie de l’année 2011. Ce sera pour moi, les 24 heures d’Aulnat (24 heures à courir sur un circuit d’environ 1200 m, quel pied !). J’espère que certains pourront m’accompagner. (Début novembre).

Pour Olivier et Pierre, s’ils veulent nous accompagner à l’UTMB, ce sera l’endurance trail des Templiers (106 km – 4590 m +) afin de gagner les 3 points qui leur manquent. (Fin octobre)

L’Automne promet d’être beau.
Nous courrons et nous aimons ça !

« Nous sommes des hommes pareils, plus ou moins loin du soleil. »

A bientôt lors d’un prochain voyage.

Amitiés sportives à tous.

NOTA : En espérant que ces 4 moments que je vous ai fait partager vous auront apporté un peu de plaisir lors de leur lecture et donné envie de courir, tout simplement.

Louis FOUQUET